Les jardins de la Syonnière, espace test pour maraîchers en devenir.

 La semaison, c’est la dispersion naturelle des graines d’une plante, c’est la contraction des mots semer et saison. SEMAISON, ce sont des milliers de graines cachées dans la terre qui n’attendent que le climax propice pour germer, c’est une plante qui émerge des fissures du béton sur un trottoir en ville. C’est semer des histoires inspirantes au fil des saisons. Des récits de vies paysannes, aux côtés de celles et ceux qui s’engagent pour un quotidien plus durable et désirable. 
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Le printemps signe la renaissance, les nouveaux projets, les envies de changement à l’image des arbres qui sortent de leur dormance hivernale pour se couvrir de fleurs avant de retrouver leur feuillage majestueux. Le moment idéal, en cette fin d’avril, pour aborder la reconversion professionnelle. Celle des maraîchers qui gèrent, le temps d’une année, l’espace test de Saint Herblain, près de Nantes. 2,7 hectares de terres labellisées AB mises à disposition par la CIAP (coopérative d’installation en agriculture paysanne) pour se confronter à la réalité du terrain, développer un réseau professionnel et construire un futur projet d’installation.
J’arrive à la ferme par un matin ensoleillé. Au loin j’aperçois Pauline et Cécile, travaillant dans l’une des six serres du lieu. Pauline est cheffe de culture cette semaine pendant que Cécile travaille sur son projet personnel. Elles me rejoignent à l’entrée de la parcelle pour boire un café avec Roméo, dans les papiers: c’est à son tour de s’occuper de la commercialisation. Depuis 2013, les apprentis maraîchers se succèdent aux Jardins de la Syonnière pour apprendre à gérer une exploitation agricole « On se test sur nos capacités a gérer une entreprise à petite échelle » me dit Pauline, 30 ans, arrivée en juin 2020. Après un BTS paysagiste et quelques années à travailler dans l’agriculture avicole, elle part travailler dans une exploitation maraîchère bio dans la Mayenne avant de découvrir la formation de la CIAP « J’ai eu envie de me recentrer sur ce que j’aimais: le maraîchage » me dit-elle pendant que les abeilles s’affairent autour des fleurs de bourrache. À quelques mois de la fin de son stage ici, elle ne se voit pas encore s’installer, ce n’est pas son objectif premier d’ailleurs. Elle fera la saison estivale en maraîchage biologique, à
Bouaye. Cette année lui a permis de prendre confiance en elle, en ses gestes, ses savoirs. Elle va bientôt céder sa place à un nouveau stagiaire.

Tous les trois mois, un nouvel arrivant rejoint l’équipe. Ils sont quatre à entretenir le lieu avec l’aide précieuse de Jean-Eric, technicien référent qui les accompagne dans l’aventure. Cette rotation permet aux nouveaux de profiter de l’expérience de ceux qui sont arrivés plus tôt. Leur emploi du temps se découpe en cycles de quatre semaines avec une tâche dédiée à chacun par semaine, ça leur permet d’apprendre tous les pôles de gestion d’une exploitation agricole. Une semaine administrative pour les factures, une semaine où les apprentis sont chefs de culture, une troisième dédiée à la commercialisation des légumes et enfin une semaine pour développer leur projet personnel, aller voir leur paysan référent ou visiter des fermes.

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Cécile est dans l’étude de marché de son projet cette semaine: une installation en pays d’Ancenis, sur les terres d’un éleveur bovin bio qui cherche à monter un magasin de producteurs. À terme le lieu devrait accueillir une paysanne boulangère, un éleveur de brebis pour le lait, une ferme pédagogique et les légumes bio de Cécile. Elle termine son stage aux Jardins de la Syonnière en septembre, « si je peux m’installer dans la foulée c’est idéal » dit-elle. À 35 ans, la jeune femme revient à ses premiers amours: la culture des légumes, qu’elle avait découvert plus jeune lors d’un voyage de dix mois en wwoofing au japon « j’ai mis les pieds dans le maraîchage et je me suis dit: mais c’est ça que je veux faire: travailler dehors dans la terre, produire des légumes, produire bio, c’est ça qui est important. Je me trouvais cette envie, cette destinée presque ». Ce n’était pourtant pas aux champs que sa formation d’ingénieur agronome la destinait, ou plutôt pas ces champs là. On lui parlait principalement de blé et de maïs, ce qui ne l’intéressait pas. Elle s’est donc spécialisée en horticulture ornementale avant d’enchaîner les saisons dans la gestion des espaces vert au Puy du fou. À son retour du Japon, des envies plein la tête elle reprend une licence pro en agriculture biologique à Angers. Son parcours la mènera jusque sur les marchés, à proposer de la street food japonaise avec son conjoint. La pandémie de covid 19 porta le coup de grâce à sa jeune entreprise et elle décida de faire du maraîchage son métier.

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Nous marchons dans les serres. Les légumes primeurs arrivent timidement sur les étales tandis que les plants de légumes d’été ont pris place dans la serre. D’ailleurs, nous y découvrons la première courgette, ornée d’une fleur jaune délicate. « On est au moment charnière du maraîcher » me disent-ils. Les réserves de légumes d’hiver se terminent, les légumes de printemps ne sont pas encore tous prêts, leur stand au marché est moins fourni au moment où le soleil donne envie de fraîcheur, de petits pois et de fèves aux acheteurs impatients. C’est tout le lien entre consommateur et producteur, souvent perdu avec l’opulence des supermarchés, qui est à retrouver pour comprendre le

cycle de production d’un légume de saison « Ce qui permet de faire la différence, c’est quand le consom’acteur connait le producteur » explique Roméo, 45 ans, en reconversion professionnelle après un parcours dans l’informatique. Son envie de mettre les mains dans la terre? Il ne s’épanouissait plus dans son travail, il s’est alors demandé « qu’est ce qui est important pour moi? Nourrir les gens je trouvais ça chouette ». Ses quatre enfants furent également moteurs de sa réorientation professionnelle: quel monde leur laisser? Avec quelles valeurs vont-ils grandir? Et puis parfois, ce sont eux qui le font se questionner, un bel échange.

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Après une formation à la ferme de Sainte Marthe et un BPREA en maraîchage bio, Roméo veut consolider ses acquis, il rentre alors aux Jardins de la Syonnière comme stagiaire paysan créatif. Ici, il peut toucher du doigt les réalités d’une exploitation agricole, sa gestion et ses problématiques liées au rendement « Des fois tu te fixes des objectifs agro-écologiques très hauts, c’est super chouette et il ne faut pas les perdre de vue mais parfois l’installation est compliquée, il y a énormément de choses à gérer. J’aime bien l’idée de faire les choses progressivement, de se baser sur ce qui est prouvé et qui marche: c’est un des aspects de l’espace test. Le maraîchage bio n’est pas forcement le système que tout le monde veut suivre. On est plein à s’intéresser au maraîchage sol vivant [système de culture inspiré de la nature, avec peu de travail du sol et un apport conséquent en matières organiques, allant un peu plus loin que les normes AB sur la santé du sol] mais ça demande une haute technicité. Il faut arriver à trouver le juste milieu. » et, surtout, il peut profiter de l’expérience de ses co-stagiaires et du réseau de professionnels qui les accompagne. À terme, il aimerait s’installer comme maraîcher dans l’ouest de la région nantaise, mais pas forcément seul « on est assez nombreux à envisager une installation à plusieurs ». Les jeunes agriculteurs n’ont plus envie d’une vie de labeur dédiée au travail. Mutualiser les terres permet l’entraide: profiter de l’expérience des autres ou pouvoir souffler le temps d’un week-end par exemple et, surtout, travailler pour vivre et non l’inverse, comme c’est le cas pour beaucoup d’agriculteurs qui y sacrifient leur vie personnelle.

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La visite touche à sa fin. Roméo nous rejoint à vélo Cécile et moi sur la dernière parcelle: celle des rhubarbes. Il faudra couper leurs fleurs pour qu’elles repartent. Les deux collègues échangent sur les tâches à effectuer dans les jours à venir. Je regarde une dernière fois les boutures de patate douce aux feuilles vertes qui tirent sur le violet dans la pépinière avant de partir, je trouve ça élégant comme plante. D’ici quelques semaines, un nouvel arrivant prendra la place de Pauline dans l’équipe, des projets plein la tête, de la terre plein les ongles et la soif d’apprendre le fonctionnement d’une exploitation agricole. Aux jardins de la Syonnière, plein de parcours se croisent et s’entremêlent autour d’une envie commune: produire des légumes sains, savoureux, dans le respect de l’environnement.

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