La ferme de la chaussée: Bernard, la passion des normandes.

 La semaison, c’est la dispersion naturelle des graines d’une plante, c’est la contraction des mots semer et saison. SEMAISON, ce sont des milliers de graines cachées dans la terre qui n’attendent que le climax propice pour germer, c’est une plante qui émerge des fissures du béton sur un trottoir en ville. C’est semer des histoires inspirantes au fil des saisons. Des récits de vies paysannes, aux côtés de celles et ceux qui s’engagent pour un quotidien plus durable et désirable. 
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Nous sommes en février, tandis qu’en élevage la période bat son plein avec les mises bas, dans les serres les semailles reprennent pour préparer l’arrivée du printemps. Pour clore l’hiver, Semaison t’emmène à la rencontre de Bernard, producteur de lait de vache biologique et de viande de veau sous la mère, en Ile-et-Vilaine. Une histoire lactée, celle d’une passion pour les vaches normandes, d’une vie au service des animaux et de la passation d’une ferme.

Ça a commencé quand il était tout petit et qu’il voyait les vaches dans la ferme de ses parents éleveurs. Puis ça ne l’a jamais quitté cette passion pour les vaches normandes. Pourquoi les normandes? Bernard a bien du mal à l’expliquer, « un truc d’enfant, c’est sentimental » dit-il.

Après des études agricoles et neuf ans à travailler dans divers exploitations comme ouvrier, il reprend la ferme familiale pour produire du lait de vache, sans aides car les banques étaient frileuses: l’exploitation n’était pas viable selon elles. Il a donc tout construit seul, des murs en pierre de la ferme à la salle de traite. Et puis deux fois pour la mise aux normes de sa ferme, un travailleur. Ça rend son passage à la retraite d’autant plus difficile: céder ses trente hectares, partir d’un village qui l’a vu naître, tout ce qu’il a bâti et puis, surtout, ses vaches.

J’ai rencontré Bernard à un mois de son départ en retraite, en pleine passation de la ferme. Un moment douloureux pour ce passionné qui a su faire évoluer son exploitation laitière en accord avec ses convictions, comme son passage en bio, en 2013. Même si cette envie était déjà dans un coin de sa tête lors de son installation, le chemin fut long avant d’obtenir le label.

Les coopératives à qui il en parlait ont toutes tenté de le dissuader, le persuadant que ce n’était pas rentable et puis, finalement, c’est une rencontre avec d’autres agriculteurs qui avaient déjà franchi le cap qui ont terminé de le convaincre à passer la ferme de la chaussée en bio « J’avais toujours ça dans la tête et à un moment je me suis dit c’est ça qu’il faut faire et je me suis lancé ». Sa manière de travailler a peu changé depuis « J’ai jamais voulu aller dans le productivisme donc j’ai jamais mis beaucoup d’engrais de synthèse. J’ai jamais fait de cultures donc j’utilisais très peu de produits phytosanitaires et comme j’avais pas beaucoup d’animaux, j’avais pas trop de soucis. J’utilisais un peu plus d’antibiotiques mais pas beaucoup, maintenant je mets des huiles essentielles, il n’y a pas eu beaucoup de changements ».

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Soucieux du bien-être de ses pensionnaires, les vaches sont nourries à l’herbe et au foin uniquement; En pâture la majeur partie de l’année sauf deux mois en hiver, quand ses terrains, montés sur de la roche de schiste, sont trop glissants et boueux. Les veaux, eux, sont nourris au lait, au vrai, pas à la poudre comme dans beaucoup d’exploitations, et il y tient: ça fait des bêtes en meilleur santé, plus rustiques et résistantes.

Bernard voulait transmettre, faire perdurer ce qu’il a bâti « il faut passer à autre chose, laisser la place à d’autres » il a donc trouvé un repreneur, Christophe, la quarantaine, ingénieur en reconversion dans l’élevage. Mais ce n’est pas simple pour Bernard « c’est très compliqué, il y a beaucoup d’angoisses » me dit-il. Angoisse de laisser le travail d’une vie derrière lui, angoisse que le repreneur ne soit pas aussi exigent sur le bien-être animal et qu’il passe au détriment de l’aspect pécunier. Parce que lui, l’argent il s’en fiche. Ce qui l’intéresse ce sont ses animaux.

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Ses vaches sont devenues ses amies, ses comparses. C’est ce qui l’angoisse le plus dans la transmission « déjà quand j’en vends une ou deux c’est dur, et là de lâcher tout le troupeau, j’ai

l’impression de lâcher tout le monde et c’est dur ». Sa voix tremble, les larmes montent, il est ému. « J’ai beaucoup de mal parce je laisse d’autres vaches: Fa, Inra, que je vais être obligé de laisser parce que je peux pas tout emmener. J’ai beaucoup de peine et j’y pensais encore aujourd’hui. Si je peux, quand elles seront reformées, si j’ai assez de surface, je vais les
récupérer ». Bernard n’a pas eu de famille, pas d’enfants. Pendant longtemps, ses normandes ont été

sa seule compagnie. On parle beaucoup de la solitude des agriculteurs, lui il a compensé par le travail « c’était pour combler cette solitude autour de moi » mais ça n’a pas suffit. C’est le wwoofing qui l’a sauvé il y a deux ans, quand il a commencé à accueillir. Il se sent proche de ses wwoofeur-euse-s, il aime partager ses connaissances et puis son quotidien. Il aime l’échange que ça créer, il apprend autant que ceux qui viennent sur l’exploitation, ça lui donne l’impression de voyager partout, lui qui n’a jamais beaucoup quitté le village de Bourg-Des-Comptes. Aujourd’hui il y a quasiment toujours quelqu’un à la ferme mais il a encore peur que tout s’arrête du jour au lendemain, traumatisme d’avoir vécu isolé pendant trop d’années.

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Il garde contact avec un grand nombre de ses stagiaires, il va même aider l’une d’entre elles à s’installer, Océane. Parce que la retraite finalement, c’est une couverture, il s’ennuierait. Alors il préfère aider une jeune agricultrice à trouver des terres pour monter un projet qui a du sens, une micro-ferme « je peux donner la chance à une personne de devenir agricultrice alors que je pense que toute seule ça aurait été difficile, parce que l’accès au foncier pour les jeunes est très difficile ». Il part donc plus au nord, toujours en Bretagne, et avec lui une dizaine de vaches et sa jument de traie Bretonne, Etoile, encore un rêve d’enfant. Il compte bien prendre le temps de mettre en pratique avec elle ce qu’il a appris lors de ses stages en traction animale, il vient de s’équiper en matériel pour. Ses vaches, elles, feront peut-être encore du lait, il aimerait apprendre à faire du fromage, lui qui a toujours vendu son lait à des coopératives. Et il y a Violette, la normande la plus âgée, 11 ans, qu’il a vu naitre et qu’il a élevé, sa mère est morte le lendemain de sa naissance. Elle vivra sa retraite auprès de Bernard, et de Risqué, un petit taureau de cinq mois auquel il s’est attaché, c’est comme son chien, il le suit partout avec amour.

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La micro ferme? « c’est un défi? Un pari? Je ne sais pas, mais j’y crois ». Ce qui est certain, c’est qu’il ne compte pas arrêter de travailler. La retraite sera surtout un tremplin pour acquérir de nouvelles connaissances, loin des préoccupations financières, et partir à son tour en wwoofing pour découvrir d’autres facettes des milieux agricoles et voyager à travers la France.

En attendant de découvrir la micro-ferme d’Océane et de Bernard, je m’en vais clore cet hiver auprès des chevaux, pour faire germer un nouveau regard sur les relations humain/équins. Je t’en reparle dans Semaison au printemps.
Si tu habites en ville et rêve de démarrer un potager sur ton balcon, tu peux courir acheter le livre de Valéry Tsimba « Mon jardin nourricier en permaculture » qui sort le 25 février, aux éditions Ulmer, et dont je signe une grande partie des images.

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