L’Alouette Rit, redonner vie à l’histoire maraîchère de Nantes.

 La semaison, c’est la dispersion naturelle des graines d’une plante, c’est la contraction des mots semer et saison. SEMAISON, ce sont des milliers de graines cachées dans la terre qui n’attendent que le climax propice pour germer, c’est une plante qui émerge des fissures du béton sur un trottoir en ville. C’est semer des histoires inspirantes au fil des saisons. Des récits de vies paysannes, aux côtés de celles et ceux qui s’engagent pour un quotidien plus durable et désirable. 
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En accord avec le retour des légumes primeurs, Semaison revient semer des récits de vies paysannes. Pour célébrer le printemps, je suis partie à la rencontre de Simon et de Clément, maraîchers et créateurs de l’Alouette Rit, une ferme urbaine qui s’inscrit dans le projet de rénovation du quartier Doulon-Gohards à Nantes, implantée sur d’anciennes parcelles de la ville qui avaient peu à peu perdu leur histoire maraîchère.

C’est sur les bords de l’Erdre, rivière affluente de la Loire, que Clément et Simon se sont rencontrés, travaillant tous deux dans une association de protection de l’environnement et de la biodiversité des zones humides. Après un passage au service environnement et espaces verts pour Simon, le duo entend parler du projet de rénovation de l’agro-quartier ZAC Doulon-Gohards à Nantes : sur les 180 hectares que compte le projet, une centaine d’hectares d’espaces naturels protégés et une quinzaine d’hectares dédiés à l’agriculture, avec la remise en activité de quatre fermes pour faire revivre le patrimoine historique du quartier « Doulon c’est quand même le berceau du maraîchage nantais » me dit Simon. « Le projet de ferme urbaine, ça collait parfaitement à nos idées, à nos envies, à nos projets de vie. On voulait travailler tous les deux sur le terrain, les mains dans la terre comme on dit, être au contact de la nature tout le temps. On a hybridé nos expériences de protection de l’environnement, d’espaces verts, et on les a associé sur le maraîchage ». 

Leur projet de ferme est accepté par la collectivité en 2020, alors ils partent se former. Chez Olivier Durand (Les Sorinières) pour Simon, et à la ferme du Soleil (Orvault) ainsi qu’à la ferme du Limeur (La Chapelle sur Erdre) pour Clément. Début 2021, l’aventure démarre et l’Alouette Rit prend racine sur ces terres de l’est de Nantes.

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Quand on arrive à l’Alouette Rit, on croise les ouvriers qui s’affairent à construire le bâtiment qui accueillera les légumes lors des ventes à la ferme. Simon vient me chercher au portail, nous passons les parcelles extérieures en pleine transition vers l’été, quelques jeunes courges, fèves et salades y sont installées, ponctuées de bandes fleuries dans lesquelles ça bourdonne même en cette journée grisâtre. Nous arrivons dans la serre qui occupe 2 500 m2 sur les 1,5 hectares que comptent la ferme. C’est ici, dans la pépinière remplie de plants en ce début du mois de mai qu’il me raconte cette ferme vivante. Vivante par le travail sur le sol d’abord, suite logique de leurs précédentes expériences professionnelles « on ne se voyait pas faire un modèle hors-sol d’agriculture urbaine comme beaucoup ont cette idée en tête » dit-il. Cela passe par les espaces voisins de la ferme « on a travaillé sur un écosystème, un écrin de verdure et de biodiversité au sein de la ferme. On essaye de travailler avec les aménageurs, la collectivité, pour garder un quartier qui est vivant avec une continuité écologique. On a des ruisseaux qui ne sont pas loin, des haies, des boisements. Donc on essaye de faire un maillage vert jusque chez nous et aux autres fermes. ». Mais également par la gestion des planches au sein de l’Alouette Rit « On a plein de petits aménagements sur notre parcelle qui nous permettent d’accueillir la faune, la flore sauvage, des grenouilles, des rapaces, des oiseaux qui nichent. On a une mare en projet qui ne va pas tarder. Ça nous permet d’être plus résilients sur notre projet agricole et surtout de s’affranchir de plein de produits qui sont autorisés en bio mais dont on se passe, nous, volontiers parce que ça reste des produits issus de la chimie ». Si les parcelles n’avaient pas été cultivées depuis plus de vingt ans, des contrôles rigoureux ont été réalisés pour s’assurer que ces sols urbains soient suffisamment sains pour accueillir des denrées alimentaires, point sensible des cultures en ville aux espaces maltraités et aux sols régulièrement pollués. Ici, l’enfrichement des lieux a permis de fracturer et structurer les sols, avant des travaux de décompaction de la terre et quelques cycles d’engrais verts, comme me l’explique Simon « ça a aidé à panser les plaies du passé ». 

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Les deux maraîchers réalisent chaque saison des apports conséquents de matière organique pour nourrir ce sol qui contient plus de 80% de sable et peine donc à retenir l’eau, déjà déficitaire en ce début mai. « Il faut qu’on le bichonne un peu et on espère que dans cinq, six, dix ans, on arrive à avoir quelque chose d’à peu près sympa. ». Nous cheminons dans la serre, entre les effluves d’aneth et de thym, les plants de tomates se parent déjà de leurs premiers fruits qui rougissent à mesure que les capucines voisines offrent des fleurs de toutes les couleurs. Reprenant des techniques de maraîchage Nantais et Parisien (repris par Eliott Colman et Jean-Martin Fortier), tout est optimisé, planté serré et de manière très précise afin d’obtenir le plus de rendement possible sur un minimum de surface. Un peu plus loin, Clément récolte avec un stagiaire des petits pois en discutant. Je me faufile dans les rangs aux airs de jungle, ponctués par les fleurs de petits pois rosés, ça me fait toujours penser à une coiffure punk, les fleurs de petits pois. Nous goûtons les deux variétés cultivées sur la ferme. Si les pois aux cosses violettes sont impressionnantes par leur couleur éclatante, les verts sont assurément plus sucrés, des bonbons à manger crus tout juste cueillis. Je me balade entre les rangs : des calendulas, des choux pak-choï, des mélanges de salades mais aussi les toutes premières courgettes qui ont déployé leurs fleurs jaunes et duveteuses. Au loin, Simon est parti égourmander les tomates, je recevrais le lendemain une photographie de ses mains noircies par les plants, presque avec une teinte de peau d’avocat vert noirâtre.

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Le terme ferme vivante n’a pas été choisi au hasard, il représente également tous ces liens qui se tissent à la ferme pour créer un lieu de rencontre tant pédagogique à travers l’accueil de public et d’écoles mais également un espace de formation professionnel avec notamment les services de la ville de Nantes ou l’accueil de stagiaires à la ferme. « on s’est dit que faire des légumes bio en ville c’était un super message à porter et à défendre, donc le côté pédagogique est pour nous important ». Et puis il y a toutes ces discussions informelles lors des ventes à la ferme comme ces clients et ces clientes d’un âge avancé qui ont connu les fermes, les maraîchères et les maraîchers qui ont précédé Simon et Clément ici, à Doulon. « J’aime beaucoup les petites mamies qui viennent à la vente à la ferme, qui habitent dans les rues adjacentes, et qui ont connu les maraîchers. Elles racontent l’histoire de ce qui se passait, et voient vingt ans après revivre [la ferme] avec des jeunes, ça fait de beaux échanges ».

À l’Alouette Rit, Clément et Simon cultivent bien plus que des légumes et des aromates, ils créent des passerelles entre agriculture et vie urbaine, entre sensibilisation à l’environnement et à la gourmandise, un lieu vivant, aussi joyeux que leurs hôtes. Je laisse à Simon le soin de conclure. « On était dans un quartier qui était assez peu aménagé, assez vert avec une densité de population assez faible, et là on sent que la ville va venir se coller peu à peu à nous. Donc il faut qu’on reste militants, qu’on reste producteurs, qu’on garde nos valeurs et surtout qu’on fasse passer un message assez fort comme quoi c’est possible de garder ne serait-ce qu’un hectare, 5000 m2 sur des projets d’aménagement urbain et de produire en pleine terre des légumes de qualité à destination du quartier. Même si on sait qu’on ne nourrira pas toute la ville de Nantes, au moins si on peut approvisionner la centaine de familles qui habite à côté, plus quelques restaurants et pourquoi pas une crèche qui est en projet, c’est quand même chouette. C’est plus fort que juste faire pousser des légumes. ».

Si vous voulez leur rendre visite pour goûter leurs précieux légumes nantais, ou entendre quelques anecdotes sur le passé maraîcher du quartier Doulon, c’est tous les mardis et vendredis entre 16h30 et 19h directement à la ferme : 20 boulevard de la Louëtrie, Nantes.

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