La Ferme du Truffié : Fabienne, paysanne en polyculture élevage.

 La semaison, c’est la dispersion naturelle des graines d’une plante, c’est la contraction des mots semer et saison. SEMAISON, ce sont des milliers de graines cachées dans la terre qui n’attendent que le climax propice pour germer, c’est une plante qui émerge des fissures du béton sur un trottoir en ville. C’est semer des histoires inspirantes au fil des saisons. Des récits de vies paysannes, aux côtés de celles et ceux qui s’engagent pour un quotidien plus durable et désirable. 
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Pour célébrer l’arrivée de l’été et la saison des apéros animés, je suis partie à la découverte du porc noir gascon. Pendant dix jours, je me suis mue en apprentie éleveuse, des seaux d’orge d’une main, des bobines de fils de clôtures dans l’autre et, surtout, le récit de Fabienne Gomes dans mes carnets.

Sur les 23,3 millions de cochons qui sont élevés et abattus chaque année en France, 95% proviennent d’élevages intensifs aux conditions désastreuses et moins de 1%* sont élevés en plein air. Sur les collines du Tarn-et Garonne à Charros, Fabienne fait partie des ces rares paysannes qui élèvent en extérieur des porcs noir gascons dans sa Ferme du Truffié. Des vaches de race Blonde d’Aquitaine et de race Angus complètent le cheptel. De l’orge qu’elle donne à ses cochons à la transformation de la viande, Fabienne maîtrise tous les pôles de production de cet élevage extensif labellisé Nature & Progrès.

L’histoire commence dans les années quatre-vingt quand son père s’installe comme paysan à la Ferme du Truffié sur une quarantaine d’hectares, quittant la Loire-Atlantique pour le Tarn-et-Garonne, un vieux rêve. De cette adolescence dans les champs, Fabienne garde le souvenir d’aller aider à la ferme une fois son cartable posé. Elle poursuit des études d’ébénisterie avant de partir 10 ans à l’étranger, au Canada, où elle travaille dans l’architecture en réalisant des maquettes. Lors de son retour en France en 2002, son père lui propose de reprendre la ferme. « Comme je passais pas mal de temps à chaque fois que je revenais en France sur la ferme, je

me suis dit, pourquoi pas. Quelque part, ça m’a toujours plu. C’est quelque chose que tu fais, que tu vis mais que tu ne réalises pas, que tu n’envisages pas » me dit-elle. Un BP REA ( Brevet Professionnel Responsable d’Entreprise Agricole ) en poche, elle prépare la passation de l’activité ce fameux été 2003, celui des grosses canicules « j’ai passé le dernier été de ma liberté avant d’être installée comme paysanne avec de l’élevage à faire des clôtures, parce qu’il n’y avait rien à manger pour les vaches ». C’est ainsi qu’elle se retrouve à acheter plus de terres pour palier à cette problématique, passant de 40 à 70 hectares, un travail d’entretien intense pour celle qui travaille seule.
18 ans plus tard, la ferme est revenue à ses 40 hectares initiales. Elle y fait pâturer ses 10 vaches, ses 25 cochons et produit des céréales pour nourrir ses animaux : de l’orge, du pois, de l’avoine mais aussi du foin et de la luzerne. Fabienne touche à tout. Pour elle, c’est un équilibre nécessaire. Ça créé ce lien au sol, à la nature, aux plantes, dont elle aime la pluralité des activités au fil de l’année « J’aime le changement avec le rythme des saisons : un moment donné c’est les foins, un moment donné c’est les céréales, après c’est la mise à l’herbe pour les vaches au printemps, on les rentre l’hiver. ». Je ne sais pas ce que Fabienne n’a pas fait au cours de sa vie. Soucieuse d’être le plus autonome possible, elle m’emmène au jardin où nous passons la matinée à planter les futurs légumes du potager. L’après-midi, nous nous reposons à l’ombre des arbres fruitiers qu’elle a planté en arrivant sur le terrain puis, le soir venu, elle me fait goûter le vin qu’elle a produit pendant un temps, et me parle des bières qu’elle a brassé.

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Chez elle, les journées sont rythmées par le nourrissage des porcs noirs, matin et soir. Quand ils entendent les bruits des seaux, les cochons se ruent dans l’étable et se bousculent dans un brouhaha assourdissant. Les auges remplies, le silence revient et on ré-entend le chant des oiseaux qui nichent dans les chênes attenants au parc des gascons. Le choix de la race gasconne ? C’était celui de son père qui, avec d’autres paysans, s’est mobilisé pour sauver la race, sur le point de disparaître à l’époque au profit d’autres cochons au profil plus adapté à l’industrie. Fabienne les a gardé : ils sont rustiques, à la croissance lente, adaptés au plein air et puis « c’est un cochon qui est super attachant et super bon ». Un matin, nous décidons de leur rendre visite avant de vaquer à nos diverses activités. Le soleil est encore derrière les chênes et les cochons dorment à l’orée des bois, blottis les uns contre les autres dans les nids qu’ils ont creusé. Notre entrée dans le parc a suscité la curiosité des plus jeunes qui arrivent en courant, les oreilles se soulevant au rythme de leurs pas à travers les camomilles. Perdue les yeux dans le viseur de mon appareil, je sens un groin me toucher le dos. Je me retourne et me voilà entourée d’une bande de porcelets qui se demandent ce que je peux bien faire là, allongée dans la terre, devant les truies. Quelques caresses plus tard, nous voilà reparties. 

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La journée avançant, nous partons réparer les clôtures du parc des vaches pour leur offrir une prairie riche et vallonnée à pâturer. En entendant le bruit du marteau qui tape sur les piquets, le troupeau meugle, impatient de brouter la nouvelle parcelle aux herbes hautes et ponctuées de taches violettes, des orchidées sauvages.

Une semaine par mois, d’octobre à juin, Fabienne « charcute » deux cochons et un veau. De la viande fraîche et de délicieuses charcuteries vendues en direct : Coppa, noix de jambon séchée, ventreche, pâtés, saucisses, boudins et même récemment une gamme de savons qu’elle développe avec des amis, Ibbéo cosmétiques. Une manière de valoriser toutes les parties de l’animal, y compris la graisse de cochon qui d’ordinaire est jetée.

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Son travail, je le perçois comme profondément militant. D’ailleurs elle n’aime pas l’appellation « exploitante agricole », elle me dit qu’elle n’exploite personne, encore moins la terre. Ce n’est pas la première fois que j’entends des paysan·nes me dire ça. Un soir, elle m’invite à une réunion Nature & Progrès*, label et association au sein de laquelle elle est très investie. À l’ordre du jour, les comptes rendus de visites de plusieurs fermes pour en vérifier la compatibilité avec le label. Autour de la table, les activités sont variées : élevage, maraîchage, production de céréales, plantes à tisanes ou encore cosmétiques. Pourtant les constats sont les mêmes, en cette fin mai ça parle de sécheresse à tout va. Avant d’y aller nous sommes passées voir le champs d’orge de Fabienne, il n’a pas assez plu au printemps, les adventices ont pris le pas sur la graminée, trop chétive pour être récoltée. Elle sera surement broyée au sol, forçant l’éleveuse à acheter des céréales, c’est la première fois que ça lui arrive. Avec l’augmentation du prix des céréales, ça n’est pas vraiment le moment. Quand je les entends parler, ça ravive mes angoisses d’évoluer dans un monde qui manque d’eau et de nourriture, et le refus des gouvernements de sortir d’une voie capitaliste qui nous mène à notre perte. Pourtant, ça me donne aussi de l’espoir de voir tous ces projets qui dépassent le cadre purement professionnel, des choix de vies souvent décrits comme marginaux, intimement liés au sol, aux saisons, dépendants d’une météo dont en ville on ne comprend plus les tenants et aboutissants. « Je m’aperçois que la ferme, la nature, les animaux font partie entièrement de mon équilibre » me dit Fabienne, ça dépasse le cadre professionnel je vous dit.

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Dans la maison aux murs en terre qu’elle rénove, on a parlé féminisme dans les milieux agricoles, et sans surprise « on a le droit à toutes les réflexions sexistes ». Elle ajoute « si vous êtes à côté d’un homme, on va s’adresser à l’homme qui est à coté de vous » me racontant qu’on lui demande régulièrement s’il est possible de parler au responsable de la ferme sans jamais imaginer que ça puisse être elle. Elle en rigole « ce n’est pas méchant, mais ce n’est pas encore acquis ».
Entre deux dégustations de charcuterie, je lui demande ce qui l’a motivée à accueillir des personnes chez elle « La bio se démocratise. Chez Nature & Progrès, on est pas énormément nombreux comme producteurs. Et dans les petites fermes, on est pas très bons dans la com. Transmettre les façons de vivre, de faire, d’aborder la nature, la terre, la nourriture, l’environnement, tout ça je trouve que c’est vachement important. Et quelque part, si on veut changer un peu les choses, il faut bien mettre une pierre à l’édifice ».

En dix jours à la ferme du Truffié, j’ai rencontré plein de monde. Il y a Fabrice, producteur de légumes et de fruits bio qui ouvre une guinguette sur sa ferme et puis Muriel, vigneronne du domaine AntocyÂme qui vinifie des vins nature délicieux. Toutes et tous avec le même engagement et la même générosité que Fabienne.

Dans Nos cabanes*, Marielle Macé écrit « On peut agir comme on jardine : ça veut dire favoriser en tout la vie, parier sur ses inventions, croire aux métamorphoses, prendre soin du jardin planétaire; on peut penser comme on jardine; on peut bâtir comme on jardine […]. Il ne s’agit pas de désirer peu, de se contenter de peu, mais au contraire d’imaginer davantage, de connaître davantage,

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de changer de registre d’abondances et d’élévations. Jardiner les possibles ce n’est décidément ni sauver ni restaurer, ni remettre en état, ni revenir; mais repartir, inventer, élargir, relancer l’imagination, déclore, sauter du manège, préférer la vie. ». Je crois bien que c’est ça qui se joue chez Fabienne, et en parallèle chez moi quand je me rends en ces lieux. À chaque fois que je reprends le train, j’ai un pincement au coeur. Un truc dans les tripes qui me dit qu’elle est ici ma place, dans la campagne animée, dans ces discussions passionnantes et ces gueuletons aussi joyeux que délicieux. Je me sens profondément vibrer pour cette vie, ces maisons en terre crue avec de grands plans de travail en bois, les rosiers et la vigne qui courent sur les murs, les cales sur les mains après de longues journées, la terre dans les ongles. À chaque fois ça me chamboule comme j’ai besoin de campagne et de proximité avec les milieux paysans, je me sens riche de toutes ces rencontres, et de pouvoir les partager avec vous.

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1 https://www.ciwf.fr/animaux-delevage/cochons/
2 https://www.natureetprogres.org/
3 Marielle Macé, Nos cabanes, éditions Verdier, 2019, page 49.