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La paléontologie a toujours fait partie de mon quotidien, je jouais sur les terrains de fouille avant de savoir marcher. Il y a même un tout petit coquillage qui porte mon nom, il s’appelle Trubasta Evainae, c’est un muricidae daté de l’Eocène (période allant de 56 à 34 millions d’années) que mon père, paléontologue, m’a dédié. J’ai pourtant mis longtemps avant de me réapproprier ce patrimoine culturel familial. 

C’est néanmoins ce lien étroit entre les couches passées et présentes qui forment la structure du sol sur lequel on marche, qui définit sa fertilité et les espèces qui pousseront dessus. 

La région d’Etampes est le terrain de jeu de beaucoup de paléontologues, pas seulement parce que c’est à 30 mn de train du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris mais surtout parce que la région est connue pour abriter en ses sols un patrimoine très riche d’espèces fossiles  d’environ 30 millions d’années et datées de l’étage géologique Stampien, nommé ainsi par Alcide d’Orbigny, éminent géologue. 

 

Depuis 1989, la Réserve naturelle nationale des sites géologiques de l’Essonne oeuvre à préserver ce patrimoine naturel. Autour d’Etampes, ce ne sont pas moins de 13 sites qui sont classés pour leur intérêt géologique, faunistique et floristique. 

Le temps d’une journée, j’ai pu suivre Didier Merle, paléontologue président de la commission régionale du patrimoine géologique d’Ile de France, Jean-Paul Baut, expert et membre du conseil scientifique de la réserve naturelle ainsi qu’Elysa Doan, employée par la réserve comme garde technicienne, afin de visiter les différents sites bientôt ouverts au public. Ils permettront aux franciliens de recouvrer le patrimoine naturel de leur territoire, souvent trop peu connu par les habitants.


Nous partons sur le site du Four Blanc, une belle carrière de sable blanc située sur la commune de Chalô-Saint-Mars qui nous laisse observer le retrait de la mer. En bas, des sables marins avec des terriers de crustacés. On grimpe, des sables dunaires puis une couche de calcaire indique un lac. D’ailleurs on y trouve des coquillages de lagunes: c’est le niveau d’Ormoy, dernier niveau marquant l’incursion de la mer dans le bassin de Paris. En observant encore plus haut, du calcaire, encore. C’est le lac de Beauce qui s’étendait jusqu’à la ville d’Orléans, des abeilles solitaires y ont trouvé l’endroit parfait pour nicher.
On roule ensuite jusqu’au site de la Grouette du Buis, second site classé en 2011. Il faut le connaitre pour le voir, caché par les bois environnants, les deux sites semblent similaires à mes yeux de néophite. Pourtant, des cordons de galets marquent des dépôts de plages, des grès typiques de la région laissent penser que la mer ne s’est pas déposée ici. En bas de la carrière, quelques bouteilles en verre au sol. Celles-ci, plus contemporaines, montrent l’importance de protéger ces lieux. Observez la différence entre un pied d’arbre végétalisé et un autre laissé nu. Le second sera jonché de déchets quand le premier en sera plus épargné. Permettre aux gens de découvrir que leur région possède un patrimoine riche, c’est leur donner envie de protéger leurs terres. Ce qui apparaissait comme une simple carrière de sable sur laquelle il est drôle de grimper, avec des risques d’éboulements non mesurés, devient un lieu privilégié de biodiversité, de fragments d’histoire, de traces qui ont formé le sol que nous foulons aujourd’hui et par la même, le goût des produits que nous consommons. 

On redescend, direction Pierrefitte, site inauguré début octobre. La mer peu profonde et chaude abritait nombre d’organismes marins: coquillages et poissons y étaient abondants. Si la couche est plus nettement coupée et la terre rougeâtre comparée aux lieux que nous venons de visiter, des rochers ondulent tout autour, polis par le temps; quelques feuilles se déposent en creux dedans. C’est beau ici.

 

Si ces scientifiques se battent pour faire exister ces lieux, c’est bien parce que le patrimoine géologique est négligé par les grandes entreprises qui n’hésitent pas à les faire disparaitre au profit de terrains de football. Il y a quelques années, l’état a mis en vente 300 hectares de terrains à Grignon, dans les Yvelines. Le PSG projetait d’y construire son centre d’entrainement. Sur les sites mis en vente, un des plus gros hotspot de biodiversité de l’étage Lutétien dans lequel plus de 800 espèces de coquillages ont été observées. Connu mondialement, reconnu pour son intérêt floristique et faunistique, tout allait être détruit et bétonné pour construire des stades de foot, le tout en stoppant les recherches scientifiques du Muséum national d’Histoire Naturelle de Paris toujours en cours dans ce lieu atypique déjà observé par Lamarck, naturaliste du XIXeme siècle et fondateur de la notion d’évolution. Ce n’est qu’après un long et fastidieux combat (qui peut rivaliser contre l’appât de l’argent illimité pour quelques coquilles et des arbres?) que les chercheurs ont réussi à éviter la construction de ce projet absurde pour continuer les recherches qui permettraient de mieux comprendre à terme la paléobiodiversité et l’évolution du climat au Lutétien. Etudier le passé pour comprendre et anticiper, notamment, les crises climatiques actuelles et à venir, voilà ce qui se joue dans ces lieux: raconter une histoire, la nôtre. 

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