Terre d’illich, se laisser traverser par le monde silencieux des chevaux.

 La semaison, c’est la dispersion naturelle des graines d’une plante, c’est la contraction des mots semer et saison. SEMAISON, ce sont des milliers de graines cachées dans la terre qui n’attendent que le climax propice pour germer, c’est une plante qui émerge des fissures du béton sur un trottoir en ville. C’est semer des histoires inspirantes au fil des saisons. Des récits de vies paysannes, aux côtés de celles et ceux qui s’engagent pour un quotidien plus durable et désirable. 
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Quand j’étais petite, je trouvais refuge dans le monde des chevaux. Au fil des années, ce bien-être qui me traversait à leur coté s’est transformé, je me suis mise à me sentir mal à l’aise, j’étais dans l’incompréhension. Pourquoi mon cheval cherchait-il à fuir du box dès qu’il en avait l’occasion? Pourquoi utilisait-on une cravache? Ça me semblait violent. Et puis pourquoi ils mangeaient des granules? Je préférais m’occuper des chevaux, créer du lien avec eux et partir en balade. J’ai fini par arrêter l’équitation à l’adolescence après une grosse chute, un peu dégoutée du milieu, sans trop poser de mots sur ce qui me dérangeait. Cette histoire pourrait surement définir la motivation qui pousse la grande majorité des élèves à fouler les prés de Terre d’illich, équi-jardin à Mériadec, dans le Morbihan.

Fondé en 2007 par Mireille Dumont, Terre d’illich revisite la relation que l’on peut entretenir avec le cheval en sortant des sentiers battus d’une équitation de contrainte pour l’animal. En 2009, elle s'est associée à Martine Clerc, qu’elle a rencontré dans une écurie de dressage artistique où se trouvait leurs chevaux respectifs. Les deux femmes se sont trouvé un nombre de points communs impressionnants: sur l’appel des chevaux qu’elles ont reçues, sur leurs interrogations équestres, sur le mord, par exemple. Elles décident donc de monter une structure, avec l'idée de faire découvrir une autre manière de travailler avec les chevaux, plus à la rencontre de l'autre que du loisir. L’ampleur des travaux à effectuer sur cette ancienne exploitation agricole délabrée aurait pu les démotiver mais elles perçoivent que leur place est ici « Dans les contes il est dit que l’histoire commence mal mais qu’elle fini toujours bien. Depuis peu, je sais que ce lieu est

issu du merveilleux parce que ça s’est passé comme ça pour moi dans la création de Terre d’illich. » me dit Mireille. Et du merveilleux elles en trouvent en réapprenant tout des relations avec les chevaux. Le travail à pied prend le pas sur la monte, le rythme du cheval, plus lent, s’impose à elles et étire leurs temps, avec toujours cette question: « comment peut-on être juste avec lui, se laisser traverser par sa façon de voir le monde? ».


L’an dernier c’est Clémentine, ancienne élève piquée par les chevaux dès le plus jeune âge, qui a rejoint l’équipe. Adolescente et pleine de questionnements sur les pratiques équestres, elle entre en contact avec Mireille, puis réalise une séance avec Martine « Il y a beaucoup de choses qui se sont passées émotionnellement, je me suis sentie à la fois oppressée et envahie, j’ai fait mes premières expériences de liberté où tu as toute cette oppression qui se libère et t’es remplie par une espèce d’extase et d’euphorie de cette danse sans contrainte », elle trouve ici un sanctuaire, un lieu ou elle peut réellement expérimenter la relation avec les chevaux. C’est après un master en éthologie et un diplôme de monitorat d’équitation (BPGEPS) qu’elle revient comme professeure, pour apporter le « savoir faire » complémentaire au « savoir être » enseigné par Martine « on avait un enrichissement mutuel à faire là dessus » me dit Clémentine sur leur collaboration. Parce qu’approcher un cheval, le rencontrer, comme on le dit à Terre d'illich, nécessite d’être sincère avec soi et d’être dans le moment présent, formidable miroir de nos émotions. Consciemment ou non, ils nous poussent dans nos retranchement, ils nous apprennent à amorcer un changement intérieur profond afin de nous comprendre et réussir à communiquer avec eux « je me suis rendue compte qu’à partir du moment ou l’humain s’investit vraiment pour avoir une relation juste avec son cheval, avec l’idée de se débarrasser de la contrainte et l’idée d’en faire vraiment un compagnon et un ami (…) ça te fais grandir humainement. Tes relations humaines commencent à changer ».

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Ce travail, c’est peut-être leurs élèves qui en parlent le mieux, comme Maud, ostéopathe animalier, qui vient explorer les relations avec le troupeau équin de Terre d’Illich depuis 2011. Elle m’explique sa relation si spéciale avec Harmonio, un cheval qui avait peur de l’humain: ils se sont apprivoisés à grand renfort de caresses et de travail à pied « on a évolué ensemble » dit-elle. D’ailleurs ce lien est encore là dix ans plus tard. Terre d’illich lui a également beaucoup apporté dans ses relations humaines, dans l’approche du soin et de la gestuelle avec les animaux, des clefs qu’elle utilise au quotidien dans son métier, et puis c’est l’énergie qui se dégage du lieu qui la pousse à revenir ici « des fois ça fait du bien de faire une pause avec le monde moderne et d’être vraiment à l’instant T avec des gens et des animaux avec qui ça se passe bien ».

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Un lieu de pause, c’est ce qu’oeuvrent à développer les gérantes en favorisant la biodiversité dans ce coin de prairie pauvre au départ. Elles y ont créé l’équi-jardin, lieu de vie des chevaux dans lequel elles tentent de récréer un environnement enrichissant pour eux, pour la faune et pour la flore environnante. Des buttes remplies d’arbres, de fruitiers, de plantes aromatiques et de légumes bordent l’équi-piste créée pour inciter le troupeau au mouvement, en obligeant les chevaux à marcher pour aller chercher à boire ou à manger. Cela rend leur quotidien plus riche, plus vivant, stimulant, loin des parcelles d’herbe rectangulaires qu’on a l’habitude de voir « l’équi-jardin, c’était retrouver

des relation avec tous les règnes, l’envie de recréer un biotope et d’enrichir l’expérience qu’on fait avec les chevaux » explique Mireille. Les passagers du lieu peuvent donc apprendre à toucher tout un monde vivant interconnecté, inspirer un grand bol d’air, avant de retourner au quotidien tourbillonnant de la ville et du bruit.

Un soir, en allant nourrir Paragon, vieux cheval à la retraite, nous trouvons une synergie incroyable dans le pré de vacances du troupeau: une dizaine d’hectares pour goûter l’humide herbe hivernale et écouter les sabots au galop claquer à l’unisson sur le sol. On prend le temps de s’assoir, on s’apprivoise de loin, on laisse les chevaux s’approcher, ça forme une danse. Il tient à nous d’écouter et ressentir. C’est donc ça la pleine présence? Ils sont avec nous, ou plutôt nous sommes avec eux. La chaleur de l’air sortant des naseaux caresse le visage tandis que le jour baisse. La lune jaillit, étincelante, au son lointain de la chouette hulotte. Dans les marécages, une grenouille coasse. Personne ne bouge, ni chevaux, ni nos corps happés par cette énergie si inspirante qui émane du groupe, uni.

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C’est beau, c’est puissant, ici il est dit que le monde des chevaux est un monde de silence, ça va bien plus loin que ça, c’est un moment de grâce qu’ils nous ont offert ce soir là. En dix ans d’équitation, on ne m’a jamais réellement incité à passer du temps avec eux en dehors des cours, ni appris grand chose sur l’histoire et le caractère de chaque cheval sur lequel je grimpais. On ne m’a pas non plus enseigné comment me positionner pour éviter au cheval des problèmes de dos. Ici rien n'est pratiqué qui ne soit pas bon pour lui, son bien-être passe avant tout. D'ailleurs on monte très peu, ce n’est pas là que le travail est le plus intéressant. J’ai l’impression de repartir de zéro et de ne plus rien savoir. J’apprends à placer le cheval comme sujet et non comme un objet, un moyen de transport, une distraction. À terre d’illich on apprend à connaitre les animaux avec leurs passés comme Ricochet, un ancien cobaye de laboratoire cosmétique, Stervraz, cheval de selle traumatisé par son éducation autrefois calquée pour les courses hippiques de haut niveau, ou encore Shadéma, jument avec de gros problèmes ovariens. On apprend aussi à connaître leur environnement, à les observer, à agir comme un cheval au sein du troupeau pour trouver notre juste place, face à eux.

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L’avenir du lieu? Du maraîchage, pour compléter les activités. Martine souhaite contribuer à nourrir une nouvelle manière de vivre, en accompagnant ses élèves dans la quète d'une position intérieure plus sereine, par la relation au monde équin. Pour Mireille, cela passe par la voie des contes et du merveilleux grâce à son association Anima’fées, pour retrouver l’art de vivre enseigné par les contes celtes. Clémentine elle, rêve de monter un collectif d’adolescent-e-s pour les accompagner dans l’inconscient collectif des chevaux, qu'ils aient accès à un lieu où se relier les uns aux autres, leur permettre de bourgeonner avec l’aide des animaux, d’un potager, de spectacles équestres avec son cheval Ouestern.

À terre d’illich, on vient chercher le cheval autrement. Et si finalement, c’était notre être que l’on finissait par trouver, traversés par le monde silencieux des chevaux?

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