Trouver refuge.

 La semaison, c’est la dispersion naturelle des graines d’une plante, c’est la contraction des mots semer et saison. SEMAISON, ce sont des milliers de graines cachées dans la terre qui n’attendent que le climax propice pour germer, c’est une plante qui émerge des fissures du béton sur un trottoir en ville. C’est semer des histoires inspirantes au fil des saisons. Des récits de vies paysannes, aux côtés de celles et ceux qui s’engagent pour un quotidien plus durable et désirable. 
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Pour clore cette année, j'ai envie de te parler d'une vie paysanne différente, de celles dont on ne parle pas, ou trop peu. Celle d'un terrain en zone rurale devenu un lieu de refuge, celle d'une force de caractère face aux événements de la vie, observée sous le prisme du climat, celle de mon amie Morgane.

« Ce que je veux, c’est te raconter, te transmettre un témoignage parmi tant d’autres, sur la survenance de tous ces désordres climatiques que je ne connais pas encore. Ce que je veux, c’est te dire comment c’était, avant. » C’est comme ça que Morgane, 30 ans, commence son « journal du climat » écrit quand elle a pour domicile un terrain nu acheté en 2017, à Pithiviers.

Elle vit au gré des intempéries avec pour isolation une maison faite de ballots de paille et une bâche pour la protéger de la pluie, puis une tente selon la saison. Si elle a depuis septembre retrouvé un logement et un travail, cette expérience a bouleversé sa vie, laissant des traces indélébiles sur sa façon de consommer et d’appréhender l’extérieur. « Au coeur des éléments je retrouve ma véritable place: celle d’une petite créature de rien du tout. Une totale impuissance face à quelque chose de gigantesque, violent, mais également beau. Une beauté sacrée. Innommable. »

Les désordres climatiques, nous les avons tous observé cet été: des arbres morts en forêt, des légumes qui peinent à pousser chez les paysans, l’herbe sèche sous nos pieds qui restreint les bêtes en pâtures. Mais peu l’ont appréhendé comme Morgane, passionnée malgré elle par les

températures, les vents, et ça rend son journal si précieux.Nous avons passé la nuit sur son terrain l’hiver. Autour d’un feu, elle me raconte son parcours, me montre son dossier de surendettement, sa carte des restos du coeur, ses plantations.

Une balade photographique à la recherche des traces de son récit, balancée entre son journal écrit en été et les images réalisées en plein hiver, deux saisons en apparence opposées, deux témoins des dérèglements climatiques dans une ville entourée par les usines et les champs en monoculture.

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J’ai rencontré Morgane en mai 2018, elle était wwoofeuse dans une ferme maraichère en Seine et Marne. En récoltant des oignons, elle me racontait sa prise de conscience écologique un an plus tôt, ça a bouleversé sa vie: elle quitte sa compagne, son job comme monitrice d’auto-école et projette de reprendre des études en maraîchage. Elle change d’avis et achète un terrain dans le but de cultiver des légumes et de vivre dessus. « On est dépossédé de notre autonomie parce qu’on remet à d’autres le soin de nos besoin primaires: se loger, se nourrir, se vêtir. Moi je voulais au moins être autonome sur une partie de la bouffe. Je voulais plus cautionner les supermarchés. Ça m’a motivé au début mais c’était la partie émergée de l’iceberg » me dit-elle en soufflant sur les braises.

De là, elle pose sa tente pour l’été pleine d’entrain. L’automne arrivant, les vents du nord se renforcent et elle part passer l’hiver au chaud, chez son père, puis vadrouille en France en wwoofing (World Wide Opportunities on Organic Farms).
Je la revois en octobre, le crâne rasé, toujours dans la même ferme. Cela lui permettait de se nourrir et d’être logée mais elle doit en partir. Elle prend donc la (non) décision de passer l’hiver sur son terrain. « J’aurai pu taper à des portes mais je l’ai pas fait parce que je savais que je n’aurais pas été accueillie ».

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Elle passe sa première semaine dans une tente verte. Chaque nuit est plus froide, la tente prend le gel. D’ailleurs à 20 heures, des paillettes ont déjà recouvert la nôtre. On fait un feu, on se réchauffe, on est équipées. Mais ça, il y a deux ans elle ne savait pas encore le faire. « T’as l’impression de renouer avec un savoir faire ancestral et ça procure une joie, c’est tellement mieux que juste appuyer sur un bouton. Là on a réussi à faire du feu avec des bûches gelées et ça c’est pas rien ». Aujourd’hui la maison en paille n’y est plus, traumatisme de cette période elle ne veut plus les voir, ces ballots. Ils protègent et nourrissent le sol maintenant. Ils délimitent aussi les zones de culture, ces zones qu’elle a

réfléchies perchée sur une plateforme construite pour méditer.

Morgane est contemplative. Son jardin, elle le laisse vivre. Elle a pris le temps d’observer les chemins qui se dessinaient naturellement pour ne pas planter dessus, elle regarde ce qui pousse tout seul sur ce terrain argileux et humide « J’essaye de laisser sa place à la nature, j’ai pas à arriver et à tout défoncer ». Elle a planté des saules, adaptés au sol, pour faire barrière aux vents du nord et faire de l’ombre, l’ombre qui lui a tant manqué l'été dernier.

C’est là qu’elle écrit, pour elle c’est la période la plus difficile. À cause de la météo mais aussi parce que depuis le début du printemps elle n’a plus le droit au chômage. Le RSA qu’elle touche ne lui permet pas de manger et rembourser le crédit de sa voiture, contracté pendant qu’elle était en CDI. Elle se voit dans l’obligation d’aller aux restos du coeur pour pouvoir continuer à rembourser les 200 euros qui prennent la moitié de son RSA. Elle n’a compté que deux fois en deux mois des légumes frais dans ses paniers.

À cette période, Morgane n’a plus de voiture, chaque trajet en stop lui prend beaucoup de temps et elle doit faire face au harcèlement dont elle est victime en tant que femme sans domicile quand elle va chercher son courrier ou prendre une douche chez IMANIS (accueil de jour pour les personnes en difficultés), au moins sur le terrain, elle se sent en sécurité, c’est cloisonné. À cette période elle retrouve un travail dans un chantier d’insertion en maraîchage près de chez elle, La ferme des jardins de la voie romaine.

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Plus je lis son journal, plus je prends l’ampleur de ce qu’elle a vécu « Sais-tu ce que les météorologues entendent par nuit tropicale? Il s’agit d’une nuit où la température ne descend pas en dessous de 20°. Depuis que la canicule est arrivée, je me réveille chaque nuit en sueur. Au plus frais, c’est à dire vers 5/6h du matin, il fait entre 20 et 23 degrés Celsius. Nous voilà donc à passer des nuit tropicales en climat tempéré ». Elle me raconte la difficulté de conserver ses aliments, elle a creusé un trou pour y mettre l’huile et le vinaigre (il y fait 25°c quand l’extérieur est à 40°c); les journées à chercher l’ombre et la fraîcheur, elle a mis des draps sur un fil à linge pour créer de l’ombre et contrer les vents; les vingt litres d’eau qu’elle peut puiser chez le voisin, chauds dès la mi-journée, et son rêve de manger une glace. Acte banal qui se transforme en véritable joie quand elle a les moyens d’en prendre une « c’est le plus beau jour de ma vie ».

Le plus difficile fut la tempête qui a frappé la France en juin, l’une des plus fortes enregistrées depuis 1900: la tempête Miguel. « Lorsqu’on vit dehors, on apprend à vivre avec les éléments. Et lorsqu’on vit dans une tente, il en est un, d’élément, qui est pire que tout. Ce n’est pas la pluie ni la grêle. Ce n’est pas le gel ni même la chaleur étouffante qui règne sous la toile en été. Non. Le pire, c’est le vent. Pas le petit vent qui fait doucement onduler les blés, mais celui qui a la force d’abattre un arbre ». Pour s’évader, elle va en forêt de Fontainebleau, un lieu très important pour elle, elle s’y sent bien. Même constat ici: « j’ai grimpé sur l’un des plateaux afin d’avoir une vue d’ensemble. Si on ne prête pas attention, alors tout est « normal ». La canopée est bien verte. Mais en y regardant de plus près, on aperçoit bien des taches de rouille comme dans l’est de la France. Puis je suis redescendue au pied de la forêt pour voir. J’ai vu les bruyères brulées, rouges. J’ai vu les bébés chênes sortis cette année, complètement secs. Partout dans mon champs de vision se trouvait au moins un pin asséché. Surtout les individus les plus jeunes. Tous les arbres et autres végétaux portent les traces du manque d’eau ».

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Fin de l’été, son ruisseau est quasiment à sec, les nappes phréatiques sont à un niveau inférieur à la normale sur 60% du territoire français, elle ne peut pas prendre de douche chez IMANIS, fermé pour le mois d’août, et se débrouille comme elle peut en rentrant du travail. Mais Morgane n’est pas de nature pessimiste, et ce qu’elle voit, elle, c’est la nature qui l’entoure comme la cane qui a pondu sur la paille au printemps « d’avoir vécu ici, t’entends les hiboux, t’entends les oiseaux, des fois t’entends les bestioles dans le ruisseau, et en fait, t’es vraiment avec les habitants de la nature ». C’est vrai, ce soir on entend les hiboux, trois coqs disséminés dans la campagne se répondent, on entend le craquèlement des branches, on regarde les étoiles. C’est apaisant.
Quelques mois plus tard, Morgane a trouvé un logement « Le mieux je crois que c’est quand j’ai ouvert ma boite aux lettres pour la première fois », me dit-elle avec un grand sourire, bonheur d’avoir une adresse. Et si elle ne se voit plus vivre dehors, elle en garde une trace indélébile « Cette précarité et cette succession d’événements climatiques extrêmes m’importent plus que je ne le pensais. (...) Suis-je en proie à une sorte de stress climatique? » puis-je lire à la fin du journal. Elle vit sobrement, son chauffage n’excède jamais 15 degrés, sinon elle a trop chaud. Elle continue ses recherches sur ce climat qui a régit sa vie pendant un an. Elle écrit « Quatre départements sont placés en alerte rouge canicule par météo France, ce vendredi 28 juin 2019. Je ne pensais pas commencer ce carnet climatique avec un phénomène aussi grave. J’ai peur pour l’avenir. J’ai peur pour moi, pour toi, tes enfants et toutes les formes de vie sur terre. Qu’avons-nous fait? ».

Elle va tout de même conserver son terrain, en laissant les plantes pousser seules. Elle cultivera quelques vivaces comme du thym ou du laurier mais les laissera se gérer seuls. Et s’ils ne tiennent pas c’est qu’ils n’ont pas leur place « on a des places à prendre quelque part, il faut les trouver. (...) Les pissenlits ici ça pousse tout seul. Nous on est comme des pissenlits, quand on aura trouvé notre place ça poussera tout seul ». Sa place à elle, elle la cherche, à cheval entre sa conscience écologique et son traumatisme d’avoir vécu à la merci des éléments. Tout ce qu’elle sait, c’est que s’il n’y a plus d’électricité dans les années à venir, elle saura vivre sans soucis. Morgane ça veut dire né-e de la mer, pas étonnant qu’elle soit si forte.

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En attendant de repartir vadrouiller à la recherches d'histoires inspirantes, je te souhaite de bonnes fêtes. Des retrouvailles qui réchauffent le coeur, des repas qui enveloppent l'estomac, des balades en forêt qui sentent bon l'humus. Repose toi, imite la nature qui s'endort et s'economise avec l'arrivée de l'hiver. D'ailleurs, la nature c'est aussi toi, homo sapiens sapiens, ne l'oublie pas.

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